"Le Temps de l’innocence" d’Edith Wharton


Les romans d’Edith Wharton ont toujours été pour moi la promesse de belles lectures, sans pourtant avoir, jusqu’alors, lu l’un d’eux (seulement un essai et une courte nouvelle). Mais il y a, comme cela, des auteurs que l’on devine, que l’on sent presque. Aussi quand, avec Lili Galippette et Miss Bouquinaix, mes joyeuses acolytes, nous avons décidé de lire ce roman-ci, j’ai accepté avec plaisir.

Étant légèrement plus âgée que mes acolytes, j’avais vu le film adapté du roman lors de sa sortie. J’en gardais un bon souvenir, étant particulièrement amoureuse de Daniel Day Lewis depuis son rôle dans L’insoutenable légèreté de l’être. Pourtant, et ce fut fort appréciable, je ne me souvenais pas assez du film pour que ma lecture soit parasitée par les images du film, même si Newland, Ellen et May me sont immanquablement apparus sous les traits des acteurs du film. Même si May est décrite par Edith Wharton comme blonde, je trouve que la jeune Winona Ryder était parfaite dans ce rôle de la jeune fille innocente.

Nous sommes à New-York à la fin du XIXème. Newland Archer, jeune homme de la bonne société new-yorkaise est fiancé à May, jeune fille pure, elle-même appartenant à une famille respectée. Le retour à New-York de la cousine de May, Ellen Olenska va gripper la parfaite mécanique sociétale. Ellen, qui résidait en Europe, vient de quitter son mari qui l’accuse d’une liaison avec son secrétaire. La jeune femme est donc auréolée d’un parfum de scandale. Mais les relations et le pouvoir des grandes familles vont tenter de la réhabiliter. Newland tombe sous le charme d’Ellen, qui incarne pour lui, la liberté, le refus des conventions. Mais les choses ne sont pas si simples.

Le déroulement des évènements, est perçu à travers le regard de Newland sans que ce soit un roman à la première personne du singulier. Ce choix narratif est particulièrement intéressant, car il permet à Edith Wharton de ne donner qu’un éclairage des évènements mais aussi de respecter les non-dits si puissants dans cette société bien pensante dans laquelle les codes sociaux sont omniprésents. Il nous est sans doute difficile aujourd’hui d’appréhender ce poids des conventions qui pesait si lourdement sur la vie des femmes à cette époque. Edith Wharton dresse donc un portrait assez critique de cette société, mais aussi des relations entre mari et femme. Ellen est la brebis galeuse, elle est l’européenne qui redécouvre d’un œil neuf la vie à New-York, sujet des conversations, et des conseils de famille faits en huis-clos dans les salons cosy, elle est celle dont on se méfie et qui peut nuire à la réputation de la famille. Newland, enfant chéri, promis à un mariage respectable, se trouve partagé entre un désir de s’extraire du carcan familial et un déterminisme de naissance l’en empêchant. Wharton plonge son lecteur dans les affres de ce jeune homme tiraillé entre un amour impossible et une notion de ses devoirs envers sa famille. Son prénom est d’ailleurs très symbolique car il rêve d’un lieu neuf, nouveau où il serait libre d’exprimer ses sentiments.

Même si Ellen est la femme par qui le scandale arrive, Edith Wharton dresse d’elle un portrait bienveillant, et c’est l’innocence incarnée par May qui se révèle bien plus machiavélique.

C’était ainsi dans ce vieux New-York, où l’on donnait la mort sans effusion de sang ; le scandale y était plus à craindre que la maladie, la décence était la forme suprême du courage, tout éclat dénotait un manque d’éducation. (p.290)

Edith Wharton met ici en scène la fin d’une époque et l’avènement d’une nouvelle ère comme l’illustre la fin du roman. Une époque où mari et femme ne parlaient pas des choses importantes, où la faillite d’un des membres de la famille entraîne l’opprobre et le bannissement, où la femme mariée doit honorer son rôle coûte que coûte. Un roman parfait, un classique de la littérature américaine, qui me confirme donc l’idée que je me faisais de l’œuvre d’Edith Wharton.

Roman lu dans le cadre du Challenge La littérature fait son cinéma (2012), et du Challenge Un Classique par mois.

Première lecture pour le S.T.A.R 4.

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