Aujourd’hui, j’ai eu envie non pas de vous parler de George Sand, mais de vous la faire lire. Je me suis dit que, finalement, le discours autour des œuvres ou des écrits ne vaut jamais autant que la lecture elle-même. Aussi, en plus des billets sur l’œuvre de George Sand, je ferai parfois, comme ce matin, des billets dans lesquels je recopierai des extraits de son œuvre romanesque, autobiographique ou épistolaire. En souhaitant que ces extraits entraînent des réflexions, des remarques de votre part.
Pour ouvrir le bal, j’ai voulu vous faire partager cette lettre datant, d’après Georges Lubin, de la première quinzaine de janvier 1840, et destinée à Jules Janin. Jules Janin était critique littéraire reconnu au Journal des Débats auquel il fut attaché de 1829 à 1873. Surnommé le "prince des critiques", il a souvent produit des critiques assez dures envers les romantiques, que ce soit Hugo, Balzac et donc aussi George Sand. [Présentation inspirée de la notice de Georges Lubin dans le Tome III de la Correspondance de George Sand, Ed. Garnier]
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A Jules Janin
Voici votre volume de Valentine qui arrive positivement du fin fond de la vallée noire où il ne s’attendait guère à l’honneur d’en être rappelé par vous. Merci de toutes les choses gracieuses que vous me dites, malgré mes prétendus injures que je renie. Quant à cela si j’avais songé à vous en m’attaquant aux journalistes ce serait un acte de courage dont mon caractère belliqueux tirerait vanité, bien loin de reculer devant si forte partie. Vous me connaissez assez pour savoir que je suis plus portée à l’audace insensée qu’à la diplomatie timide. Et ce n’est pas que je dédaigne la critique. Elle m’a fait du mal et du bien, et je sais même que le blâme aveugle et partial peut nous écraser, pauvres diables d’auteurs que nous sommes ! Mais je hais assez les gens sans conscience pour les braver, et quant à ceux qui me reprennent avec loyauté, je ne les crains pas, je les estime. Ce sont là les critiques qui nous stimulent en nous corrigeant, les autres nous affligent et nous découragent. Ainsi une fois pour toutes, ne croyez jamais que je veuille rompre indirectement des lances contre vous. C’est un mérite que je n’ai pas et qui serait de ma part pure fanfaronnade. Je vous sais sincère dans vos impressions, et jamais il ne me viendra à l’esprit de me regimber contre un jugement de vous. Vous êtes artiste aussi
E tu anché sei pittore
vous obéissez à un vif sentiment des choses, et vous avez raison encore quand vous vous trompez. Je n’ai jamais compris que l’amitié empêchât la liberté de penser et qu’il fallût faire un tel mélange de la vanité avec l’affection qu’une dissidence littéraire amenât une rupture entre amis. Tout cela, pour vous dire que mes injures ne s’adressent qu’aux pédants stériles qui nous déchirent sans nous connaître, et nous condamnent sans nous lire. Et je sais bien que vous me lisez puisque vous voilà en possession d’un pauvre volume qui vous manquait et que vous avez bien voulu me réclamer – et que voilà.
T[out] à vous de coeur
George
[Source : George Sand : Correspondance, Tome IV, textes réunis, classés et annotés par George Lubin, Edition Classique Garnier, Paris, 1968, pp. 851/852]

































