“Les Heures souterraines” Delphine de Vigan

Lorsque ce roman est sorti j’avais été intriguée par le sujet, j’avais suivi les interventions de Delphine de Vigan dans différentes émissions télé comme radio. Les critiques étaient bonnes, et quand il a été édité en poche je me suis laissé tenter d’autant plus quand Anne a eu l’idée d’en faire une LC !

Roman assez bref, à peine 250 pages, un style bref (dont je reparlerai plus loin), des personnages auxquels on s’attache d’emblée. La lecture fut donc rapide, prenante.

Mathilde est une jeune femme veuve, mère de trois enfants, travaillant depuis quelques années aux côtés de Jacques, responsable marketing. Mais depuis quelques mois, leurs relations se sont dégradées, Mathilde est la cible d’un harcèlement moral destructeur, contre lequel elle lutte. En parallèle nous suivons Thibault, un homme d’une cinquantaine d’années, médecin généraliste, de ces médecins qu’on appelle chez soi. L’auteur fait une allusion au feuilleton “S.O.S médecin” que les moins de 20 ans ne connaissent pas! Thibault est un homme seul, lassé de ses déambulations citadines, épuisé de vivre au contact de la misère, de la solitude des grandes villes. Ces deux personnages sont enfermés dans leur détresse, leur lassitude, leur métier les épuise et pourtant, ils l’aimaient leur métier ! mais …

Dans ce roman sociétal, Delphine de Vigan dresse un portrait cinglant du monde du travail, de la machine infernale qu’il peut être. Elle décrit avec beaucoup de précisions comment la mécanique se met en marche, comment l’étau se resserre progressivement sur Delphine, jusqu’à la broyer. Je connais peu le monde de l’entreprise, mais je connais un peu (toute propension gardée) cet étrange basculement, quand une relation que l’on croyait sincère avec un supérieur devient mortifère. L’art de Delphine de Vigan se situe dans cette capacité à dire l’indicible, à révéler ce qu’il est si difficile à prouver devant les tribunaux.

Si les passages (plus nombreux) sur Mathilde m’ont beaucoup intéressés et touchés, ceux concernant Thibault m’ont semblé superflus, un ajout guère utile qui n’apportent pas grand chose, à mon goût. Mais ce qui m’a surtout gêné dans ma lecture est un style répétitif. Quelques exemples pris au hasard :

Longtemps Mathilde a cherché le point de départ, le début, le tout début, le premier indice, la première faille. (p.22)

Sous prétexte qu’il en connaissait la moindre rue, la plus petite impasse, les dédales insoupçonnables, le nom des nouvelles artères, les passages sans lumière… (p.108)

Il s’agit là de deux exemples mais je pourrais vous en citer à la pelle ! Je n’ai rien a priori contre les rythmes ternaires, quaternaires et autres, c’est un bon moyen d’insistance, mais Delphine de Vigan use de façon quelque peu démesurée de gradations, d’accumulations et autres anaphores. Si ces figures de style sont des figures d’insistance, insister sur ces figures devient pesant ! Dès les premières pages cette redondance m’a gênée, l’accumulation au lieu de servir le style finit par le desservir !  J’ai tenté de comprendre si cette utilisation insistante avait un sens, un rapport avec le contenu, pouvait donner un éclairage nouveau (tiens voilà que je fais des accumulations moi aussi)… certes les personnages, et surtout Mathilde, sont dans une introspection, une interrogation qui peut justifier la recherche du mot juste, mais cela devient gênant quand ces répétitions sont présentes à chaque page ou presque. Il est vrai que cela crée un certain rythme, la lecture devient alors dynamique, mais cette façon de dérouler la phrase, de l’étendre en démultipliant les adjectifs, les propositions a fini par me faire douter du style lui-même. Comme il s’agit du seul roman que j’ai lu de cette auteure, j’ignore si elle use des mêmes procédés dans ses autres romans. Ces remarques n’enlèvent rien (ou presque) au fond du roman, et la narration a suffi à me faire oublier, parfois, ces redondances. Mais …

Je ne voudrais pas, pourtant, finir sur une note négative, car ce roman est réellement une chronique sociétale intéressante et poignante, et que l’analyse psychologique des personnages est souvent très juste. Disons que j’ai fait ma pointilleuse, pour ne pas dire autre chose !

Retrouvez les avis de :

Anne (De Poche en poche),

Reveline (La bibliothèque à nuages),

Valou (Les quotidiennes de Val),

Sharon (Le Blog de Sharon),

Pyrausta (Le méli mélo de Pyrausta),

Fafa (Au Fil des lignes),

Mélo (Les songes et les livres de Mélo),

Anis (Litterama et Quartier Livre) ,

Pascale,

68/416 (enfin à peu près!)

Challenge Dames de Lettres

44 réflexions sur ““Les Heures souterraines” Delphine de Vigan

    • Franchement tu devrais le prendre la prochaine fois, c’est une lecture qui bouscule, et qui saisit vraiment bien les engrenages du harcèlement moral !

    • Je viens de lire tes échanges de mails avec Delphine de Vigan ! et je suis entièrement d’accord avec toi, l’analyse psychologique est très bien faite, et on sent en lisant ce poids douloureux éprouvé par les personnages. c’est vrai que j’aurais préféré que Delphine de Vigan s’en tienne à Mathilde, Thibault m’a moins touchée parce que j’avais envie de retrouver Mathilde, de la suivre elle !

  1. C’est un roman qui a su “m’emmener”, résultat, je n’ai pas été gênée par le style. J’ai lu d’elle No et moi, intéressant également mais auquel j’ai moins accroché. Par contre, je ne me souviens pas du tout de son style.

    • Je suis parvenue oublier les répétitions, mais cela m’a sauté aux yeux dès l’ouverture du roman et pour être honnête dans mon billet il fallait que j’en parle. Mais je reconnais que c’est un roman marquant et très intéressant sur le monde du travail !

    • Alors “tiercé” gagnant ! même si le style m’a gênée (mais je suis très ch… sur le style) je conseille vraiment cette lecture, aussi parce que ce roman donne un reflet de notre société qui n’apparaît pas si souvent dans la littérature contemporaine !

  2. Je crois que tu es une des premières que je lis à avoir un avis un peu mitigée ! Moi j’avais bien aimé, bien que ça ne soit pas un coup de cœur pour autant. Maintenant je comprends que le style ait pu t’agacer, personnellement cela ne m’a pas gêné.

    • Dès l’ouverture du roman ces répétitions m’ont sauté aux yeux et tu sais ce que c’est après on ne voit plus que ça ! mais je suis parvenue à les oublier car j’ai été emportée par l’histoire de Mathilde, même si je souriais un peu en retombant sur une belle accumulation !

  3. le style ne m’a pas gêné.Au contraire il apporte encore plus de pesanteur à un sujet pesant…
    j’en suis ressortie bouleversee,chamboulée,rejetee quelques années auparavant.

    • Ce roman m’a aussi beaucoup chamboulée (non parce que j’ai connu la même situation), Mathilde ne m’a pas tout à fait quitté même si cela fait plusieurs jours que j’ai fini le roman. Concernant le style j’ai été gênée dès le commencement mais cela n’a pas véritablement entravé ma lecture car au final je trouve que c’est un roman réussi !

  4. Je vais quand même noter ce titre. Quand même, parce que je pense que ça fera beaucoup d’échos par rapport au boulot, que je ne suis pas fan de retrouver des situations similaires à celles rencontrées au boulot dans mes lectures, mais en même temps, ça peut être drôlement intéressant.

    • Le sujet est assez violent en effet d’un point de vue psy et je pense que quand on a été confronté à ce genre de situation ça ne doit pas être facile de le lire ! mais j’ai été saisie par la capacité de l’auteur à décrire justement cet indicible, l’incompréhension, l’impression de se sentir enfermé dans un monde à part ! par rapport à ton métier (que je connais maintenant ;) ), je pense qu’il t’intéressera ! il se lit très vite… (et ce n’est pas une critique)

  5. oups retard quand tu nous tiens..je ne fais que terminer mon roman de Nancy Horan pour une LC du 24 mai…je l’attaque dès que possible celui-ci, son sujet m’intéresse beaucoup !

    • c’est un exploit pour moi d’être prête pour le jour J donc ce n’est pas moi qui vais te jeter la pierre ! :)

      • ouf ça rassure ;-) … au fait il ne faut pas compter sur moi pour lire à temps le Oates non plus, c’es vexant d’ailleurs…

      • Je crois que je vais avoir du mal aussi pour “les chutes”… allez courage !

  6. Je pense que finalement les quelques chapitres sur Thibault sont là uniquement pour nous faire attendre une rencontre entre les deux personnages.
    J’ai aussi beaucoup aimé cette lecture, les nombreuses répétitions sont peut-être aussi utilisées pour montrer qu’au final les personnages tournent en rond dans leur vie et n’arrivent pas à se dépêtrer de leurs situations. En tout cas j’ai éprouvé beaucoup de compassion pour Mathilde.

    • La mise en parallèle des deux destins montrent deux situations de fatigue et de dépression dues au travail, c’est vrai.
      Quant au style il faudrait que l’auteur nous donne sa propre interprétation, ce serait intéressant je pense !

  7. Je l’ai dans ma LAL mais il ne m’a pas encore sauté au visage à l’Hyper U… Je suis très chatouilleuse aussi sur le style (mon souvenir des Déferlantes est encore là à cause de ça !) mais le sujet étant plus grave, je passerais peut-être outre, qui sait ??
    PS : digression : as-tu fixé une date pour Les FM, j’ai mis un Flash sur mon blog et je n’attends plus que toi, aaaah !! Fin août pas avant hein ??

  8. A vrai dire, je pense que ces procédés dont tu parles servent à donner un rythme, déshumanisant comme la régularité des roues d’un train , des portes de métro qui s’ouvrent. je ne sais pas, je l’ai resssenti comme cela. Très bonne analyse , très fouillée.

  9. J’ai un challenge à terminer pour demain soir et des paquets de copies qui se bousculent (arrêt des notes : 10 juin). Autant dire que je n’ai lu qu’une page du roman

    • Je te comprends très bien ! je fais mon avant dernière journée d’oraux blancs aujourd’hui… vivement ce soir :)
      Bon courage !

  10. Je rejoins Anis et Pyrausta, le style s’étire justement pour donner une dimension pesante au récit, et pour rendre compte du perpétuel mouvement de la ville, je pense.
    Je comprends néanmoins que ça puisse gêner.
    Une lecture poignante.

    • Effectivement c’est une interprétation intéressante ! j’aime que chacune d’entre vous donne son interprétation sur le style !
      Ce fut néanmoins pour moi aussi une lecture qui m’a chamboulée ! je suis contente de te revoir chez moi ! bises

    • j’aime beaucoup Oates mais je comprends qu’elle ne plaise pas toujours, la noirceur de ses romans peuvent être dissuasive !

    • C’est vrai que c’est rare de lire un roman contemporain qui traite ainsi d’un fait sociétal !

  11. C’est Pyrausta qui m’a donné envie de lire ce livre que j’ai apprécié même si je le trouve un peu lent.
    J’ai acheté, par la même occasion, No et moi que je trouve encore plus lent.
    Je ne connaissais pas Delphine de Vigan, je pense qu’elle manque un peu de rythme mais j’apprécie ces 2 histoires.
    Bonne journée.

    • Bonjour Philippe et bienvenue ! le style m’a en effet un peu gênée mais l’histoire est intéressante sur plusieurs plans ! je ne sais pas encore si je me laisserai tenter par “No et moi” ! à bientôt

à vous....

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